Ecriture

Allée D, stand 24 (fiction)

Il est là devant elle, tout d’un coup, au détour d’une allée du salon du livre. Il attend. Il attend et elle voit alors celui qu’il attend, ce fils qu’elle n’a jamais rencontré. Cet enfant qui faisait de lui un père et par extension un mari, autrefois. Cet obstacle aux boucles brunes qui n’imaginait pas l’importance qu’il avait joué dans leur décision de se séparer.

Elle hésite, doit elle aller le voir, doit elle dire bonjour, elle en meurt d’envie, bien sûr, elle donnerait tout pour lui dire bonjour, mais elle sait qu’elle ne s’arrêterait pas à bonjour elle le regarde de loin et dans son ventre aussitôt c’est de lui tout entier qu’elle a envie. Encore. Toujours.

Trois ans, elle y pensait encore après trois ans, mais moins souvent, différemment, comme une occasion manquée, elle se disait qu’on a toutes un homme marié dans nos regrets. Elle n’en parlait pas, cela dit, elle ne voulait pas risquer de passer pour une … pour, enfin, vous savez, celle que l’on pointe du doigt, celle qui brise un couple. L’autre femme.

Mais il est là à quelques pas d’elle et l’occasion est trop belle. Et puis elle a refait sa vie, et lui a continué la sienne, il n’y a plus rien à quoi s’accrocher, c’est sûr.

Zéro risque.

*

Il se retourne et elle se fige sur place. En plein milieu de l’allée, elle ne peut plus bouger, il l’a vue, et il reste immobile, lui aussi.

Elle est là. La dernière personne qu’il s’attendait à rencontrer ici. Ici ou ailleurs. Il pensait ne plus jamais la voir. Elle est aussi belle que dans son souvenir. Bon sang qu’elle est belle.

La petite fille qu’elle porte contre sa hanche lui ressemble tant et à cette pensée son cœur se brise. Il se souvient des moindres recoins de son corps, il se souvient des sons qu’elle faisait et de la chaleur de sa peau, mais elle se tient devant lui, sa fille dans les bras et il n’a pas le droit de raviver ses souvenirs comme ça.

Elle a refait sa vie, il a continué la sienne, il n’y a rien à espérer.

Elle s’approche. Merde si elle s’approche trop près il n’aura pas la force de réprimer ses souvenirs.

Il faudrait qu’il bouge, il faudrait qu’il marche mais ses pieds ne répondent pas et il la voit s’approcher peu à peu et il sent son estomac se nouer, peu à peu.

*

Il est ridicule, planté là au milieu de l’allée, alors que Samuel prépare une pile de bouquins plus haute que lui à leur faire acheter. Quelle idée de venir en famille, une idée de Samuel à laquelle ils ne pouvaient pas dire non, après toutes les épreuves qu’ils lui ont fait subir. La séparation, les cris, les larmes, le déménagement.

Ils ne sont plus vraiment une famille et il n’est plus son homme et pourtant elle continue d’être agacée par tous ses petits défauts. Comme cette manie de se perdre dans ses rêveries, les yeux dans le vague. Elle s’approche et soudain elle comprend, il n’est pas perdu, il regarde, de l’autre côté de l’allée, il regarde cette femme. Elle ne l’a jamais rencontrée mais elle sait. D’instinct, et d’après l’expression sur leurs visages, elle sait qui elle est. Qui elle a été.

Et puis elle voit la fillette. Elle somnole, appuyée sur sa mère, elle doit avoir deux ans, pas encore trois. Elle est si petite, si fragile, si attendrissante, et elle n’a aucune idée de ce qui se joue autour d’elle.

*

Je n’ai aucun souvenir de ce moment là. Tout le monde me l’a raconté, des tas de versions différentes. Même celles de papa et maman sont différentes. Je me souviens juste qu’il faisait chaud et qu’on avait trouvé un album avec des poussins masqués qui parlent. Et en rentrant, maman avait pleuré et on avait mangé du pain et du chocolat. Ou bien c’était plus tard, je ne sais plus.

Je me souviens que papa n’était pas là, avant.

Je me souviens qu’après son arrivée, la maison était plus bruyante et on riait beaucoup. Il y a eu des larmes aussi, on n’échappe jamais aux larmes, mais dans l’ensemble, je crois qu’on était heureux.

*

A chaque instant, des choix à faire. Dois-je quitter ma femme. Dois-je lui dire que je suis enceinte. Dois-je le retenir malgré tout.

Si les réponses avaient été différentes, la vie elle-même aurait été différente.

Ça ne veut pas dire qu’elle aurait été mieux.
Ça ne veut pas dire qu’elle aurait été pire.

Peut être que cette attente était nécessaire. Peut être que le bonheur mérite qu’on l’attende, un peu.

Peut être que préparer l’arrivée du bonheur est déjà du bonheur.

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