Ecriture

566 mots et une poignée de fruits

fruits

5 fois où ils se disent qu’ils ont de la chance et une fois, peut-être pas

*

La première fois, c’est à cause d’un abricot, petit, presque mûr qui lui glisse des mains et roule et qu’elle pourchasse sur plusieurs mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu tenant à la main un panier pas encore rempli. Elle lui sourit et il l’aide à se relever. Il est 10h27, elle finit son marché et il vient à peine de commencer le sien mais grâce à un abricot, rien ne va se passer comme prévu.

La deuxième fois, il a acheté des prunes et les a dénoyautées une à une, patiemment, parce que de toute façon s’énerver ne fera pas avancer plus vite la préparation de la tarte. Elle entre dans la cuisine, les cheveux encore mouillés d’après la douche et sa peau vibre sous la chaleur de l’air d’été qui s’engouffre par la fenêtre ouverte. Il lui sourit quand elle allume le four parce qu’il oublie toujours, allez savoir pourquoi.

La troisième fois, ils plongent leurs cuillères dans une tarte tatin bien tiède et presque entièrement cachée sous un cumulonimbus de chantilly alors qu’elle avait toujours trouvé ça trop sucré, les pommes caramélisées, jusqu’à présent. Par contre, la chantilly, s’ils pouvaient avoir un supplément, elle ne dirait pas non. Elle en a au coin de la bouche et il trouve ça charmant et une excuse pour faire glisser doucement son doigt sur sa peau au coin de ses lèvres, ses lèvres qui sourient et à qui il sourit en retour.

La quatrième fois, le chat les regarde d’un air envieux et personne ne comprendra jamais cet animal, qui délaisse le thon pour voler des cerises dans le bol sur la table basse. Ils l’ont trouvé un jour endormi sur leur paillasson, comme s’il les attendait, comme s’il savait que dans cette maison se trouvait une source inépuisable de cerises en été et de soupe au potiron en hiver et toujours quelqu’un pour partager avec lui. Le chat s’étale sur leurs genoux et son ronronnement est le seul son qui vient trahir le calme de l’appartement.

La cinquième fois, elle attend qu’il revienne avec les pots de glaces et les poires parce que son amie qui pleure dans le salon a une passion pour les poires Belle Hélène et qu’on ne contrarie pas une amie au coeur brisé. Le chocolat fondu ne peut pas remplacer l’amoureuse qui est partie mais il peut quand même apaiser la peine l’espace d’un instant et réchauffer l’âme, alors que la neige recouvre les trottoirs sous la lumière calme des lampadaires qui mènent à l’épicerie et qu’il a oublié son écharpe, c’est malin.

*

Des étés de cueillette et des hivers de conserves et finir leurs jours au jardin, parmi les arbres, et puis après, quand tout serait passé, allongés à l’ombre d’un abricotier, pour finir comme ils ont commencé, allongés à jamais l’un à côté de l’autre, chacun quand son heure, sous l’abricotier qui continuerait de fleurir et de grandir, de porter les fruits d’autres histoires.

La dernière fois, elle récolte seule les premiers abricots de la saison et son sourire est noyé dans ses larmes. Ils n’auront jamais le même goût que ce tout premier fruit, celui qui les a réunit mais il a le goût de toutes les années qu’ils ont partagé et peut-être, peut-être que finalement, il ne pourrait pas être meilleur.

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2 réflexions au sujet de « 566 mots et une poignée de fruits »

  1. J’aime beaucoup beaucoup ce texte. Tu as vraiment du talent. Le « cumulonimbus de Chantilly » a l’air aussi beau que bon.

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